L’émerveillement: ne rien tenir pour acquis

Catherine L’Ecuyer, publié au magazine La Petite Fabrique

Quand nous marchons dans la rue et que nous baissons les yeux pour admirer ces belles frimousses dont la tête est trois fois trop grosse pour leur corps, comme le disait Chesterton, nous devrions toujours nous souvenir que dans chacune de ces têtes, il y a un nouvel univers, aussi neuf qu’il le fut au septième jour de la Création. Ainsi nos petits voient le monde et s’émerveillent, parce qu’ils ne tiennent rien pour acquis. Pour les enfants, la question de la croyance aux miracles ne se pose pas, car pour eux, tout est un miracle. 

Et nous, les adultes, sommes-nous aussi émerveillés qu’eux ? Quand nous nous sommes levés ce matin, nous sommes-nous émerveillés en voyant la personne qui se trouvait à nos côtés ? L’avons-nous vue comme si c’était la première fois ? Ou la dernière ? Il faut bien reconnaître que c’est plutôt difficile. Il nous est difficile de voir le monde d’un œil nouveau, car nous l’avons déjà bien vu.

Les enfants s’émerveillent parce qu’ils voient le monde littéralement pour la première fois. Chaque fois qu’ils regardent par la fenêtre et voient le ciel, c’est comme si le ciel se recréait devant eux. En revanche, nous, les adultes, avons tendance à penser que les choses et les gens existent parce que nous les méritons. 

L’hyperconsommation, l’immédiateté et la société du bien-être ont contribué à anesthésier notre sens de l’émerveillement. Celui qui tient tout pour acquis finit par croire que le monde doit se comporter à sa guise. De toute évidence, une société dans laquelle chacun se considère comme le centre de l’univers est vouée à devenir une société malade, insensible et ingouvernable. C’est la société des plaintes et des révoltes continues. 

La perte de l’émerveillement conduit à la culture de l’autosuffisance qui ignore la fragilité de l’être humain, à celle du cynisme qui fait penser que tout nous est dû et à celle de l’indignation et de la victimisation qui conduisent au ressentiment, à l’égoïsme et à la vengeance.

Alors que les pays de l’hémisphère sud étaient déjà accablés par des épidémies successives de dengue, Zika, fièvre jaune et malaria qui ont affecté des centaines de millions de personnes depuis 2017, un virus silencieux a pris les voisins du nord par surprise avec une pandémie aux conséquences que nous n’aurions jamais osé imaginer.

Espérons que ce soit l’occasion de revenir à l’essentiel, d’être reconnaissants et d’apprécier ce que nous avons. Non, les œufs ne viennent pas du supermarché, le chauffage ne vient pas du calorifère, et les aides sociales de l’État ne viennent pas de l’État (mais de chacun d’entre nous qui payons honnêtement nos impôts). Derrière un repas chaud, des soins de santé, des technologies qui fonctionnent ou une aide sociale, il y a une chaîne de personnes qui étudient et travaillent jour et nuit.

Cette crise est peut-être l’occasion de prendre la pleine mesure de la portée silencieuse de chacune de nos actions. Grâce à chaque petit geste au travail ou la maison, des milliers de personnes vivent mieux et, dans les circonstances actuelles, il est permis d’espérer que plusieurs d’entre elles survivront. Qui sait si c’est aussi l’occasion de faire preuve d’empathie et de prendre conscience de la solitude de nos aînés, à qui nous devons tant.

En quelques jours, un virus invisible a fait tomber le monde entier à genoux. En pleine bouffée d’orgueil, qui sait si nous arriverons aussi à aplanir la courbe de l’arrogance d’avoir cru que nous dominions le monde et que nous allions trouver des solutions à ses problèmes en nous blâmant les uns les autres. Il est peut-être temps d’apprécier la valeur du silence et du temps consacré à nos proches. C’est peut-être l’occasion de faire moins confiance aux promesses d’immortalité que la technologie nous offre et d’aspirer à une perfection dont nous sommes capables, une perfection plus humaine.

Le fait d’être conscient de notre misère, de notre vulnérabilité et de notre fragilité est non seulement compatible avec cette perfection, mais cela pourrait être le chemin privilégié pour l’atteindre, car c’est précisément cette condition qui nous rend plus attentionnés, plus compatissants. Bien que cela puisse sembler étrange, la perfection de l’être humain passe par la prise de conscience de son imperfection.

Le confinement a mis à l’épreuve notre intériorité. Un silence intérieur que l’on cherche, selon Tagore, le grand poète philosophe bengali, à étouffer dans la foule.

Une étude publiée dans la revue Science indique que 25 % des femmes et 67 % des hommes qui y ont participé préféraient s’administrer eux-mêmes une décharge électrique plutôt que de demeurer assis de 6 à 15 minutes dans une pièce vide, sans autre distraction que leurs propres pensées.

Blaise Pascal disait que « tous les problèmes de l’humanité proviennent de notre incapacité à nous retrouver seuls dans notre chambre en silence ».

Lorsque certains espaces sont vides de la clameur de l’anonyme multitude, la vie nous offre une occasion unique de nous retrouver avec nous-mêmes. Elle nous invite à occuper l’espace intérieur que nous avions déserté pour vivre à la remorque du bruit et des stimuli. Ce n’est qu’à partir de cet espace intérieur que nous pourrons récupérer le sens de l’émerveillement qui nous fait voir l’Univers comme si c’était la toute première fois. C’est l’émerveillement qui nous fait prendre conscience que notre inéluctable fragilité est l’essence même de notre humanité, que la vie est un cadeau qu’on reçoit sans l’avoir mérité et que le monde est un miracle à notre portée.

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