L’ÉMERVEILLEMENT, UN BESOIN FONDAMENTAL

Publié dans La Presse le 18 septembre de 2019. Entrevue de Olivia Lévy.

Dans son livre Cultiver l’émerveillement, l’autrice Catherine L’Ecuyer prône le retour à la lenteur et à l’émerveillement, qui est un besoin fondamental et inné. Elle met en garde contre la scolarisation précoce et la « numérisation » de l’enfance. Cette mère de quatre enfants, docteure en science de l’éducation et psychologie, vit à Barcelone, en Espagne, où son livre, traduit en 8 langues et publié dans 60 pays, s’est déjà vendu à plus de 100 000 exemplaires. Entrevue.

Qu’est-ce que l’émerveillement ?

Les Grecs anciens le définissaient comme « le désir d’apprendre ». Nous oublions parfois que ce désir est inné chez l’enfant. Du coup, il n’est pas nécessaire de le stimuler ou de le motiver pour qu’il commence à marcher, à fouiner, à s’intéresser au monde qui l’entoure. S’émerveiller, c’est ne rien tenir pour acquis, tout voir comme un cadeau. Pour l’enfant, lorsque le lapin sort du chapeau, ce n’est pas le tour de magie qui le surprend, c’est tout simplement le fait que le lapin existe. Pour les enfants, la question de l’existence du miracle ne se pose pas, pour eux, tout est un miracle. Le principal fruit de l’émerveillement est, tout naturellement, la gratitude.

L’émerveillement des enfants et adolescents est-il en baisse dans nos sociétés ?

De nos jours, si l’on veut déceler l’émerveillement, il faut le chercher chez des enfants de plus en plus jeunes. La surstimulation, toujours plus présente, prend la place de l’émerveillement et l’étouffe.

Pourquoi ?

C’est ce que j’appelle dans mon livre « le cercle vicieux de la surstimulation ». Les stimuli technologiques et la surconsommation font en sorte que l’enfant pense que tout lui est dû. L’enfant qui a tout ce qu’il veut avant même de le désirer pense que le monde doit se comporter à sa guise. La surstimulation supplante son sens inné de l’étonnement et sa capacité à se motiver par lui-même. Ultimement, l’enfant tombe dans la quête de sensations fortes, ce qui crée une dépendance aux stimuli externes.

On a tendance à en faire trop : journées surchargées, scolarisation précoce, alors qu’il faut respecter le rythme des enfants. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Effectivement, on surcharge le sac d’école et l’agenda de nos enfants comme s’ils étaient des petits PDG, écrasés sous le poids d’obligations et d’activités qui ne les laissent pas vivre leur enfance dans la quiétude. L’enfance est une étape nécessaire en elle-même pour le bon développement de l’enfant. Or, il faut qu’on cesse de voir les enfants comme des petits adultes inachevés qui sont au service des projets de leurs parents.

Doit-on s’inquiéter ?

Un des principaux problèmes de l’éducation, c’est qu’on ne s’inquiète que lorsque les conséquences négatives apparaissent. On voit rarement venir les causes. Or, le cercle vicieux de la surstimulation est la principale cause de l’apathie soutenue, du manque d’enthousiasme, de l’inattention et de l’ennui chez nos enfants.

Quelle serait la solution ?

Comprendre le mécanisme de la surstimulation et agir en conséquence. Malheureusement, certains éducateurs qui ne le comprennent pas pensent, de bonne foi, trouver la solution en « numérisant » le quotidien de l’enfant et en le bombardant d’images virtuelles excessivement rapides pour apaiser sa dépendance à la vitesse et pour le « motiver » artificiellement. C’est en vain, car ils ne font qu’accentuer la spirale du cercle vicieux. En 2009, on relevait une moyenne de 8 changements brusques de scène par minute dans 59 séries destinées aux enfants. Dans des séries plus récentes, on trouve une fréquence de 50 changements de scène par minute, un rythme dont l’enfant ne ferait d’ordinaire jamais l’expérience dans son quotidien. Du coup, on ne devrait pas s’étonner que le monde réel l’ennuie. Ce qui devrait plutôt nous surprendre, c’est l’engouement pour la technologie comme outil privilégié d’apprentissage.

Comment cultive-t-on l’émerveillement ?

En respectant les rythmes et les étapes de l’enfance, la soif de beauté, de découverte, de silence, de mystère, de nature… Somme toute, il s’agit de prendre en compte les lois naturelles de l’enfance. Et pour les enfants qui ont déjà été présentés au cercle vicieux de la surstimulation, il s’agit alors de les aider à se « réadapter » à la lenteur de la réalité.

Et pour ce faire, vous écrivez que la nature joue un rôle important ?

Oui, les enfants sont « perdus sans la nature », comme le dit si bien votre collègue François Cardinal [qui a publié le livre Perdus sans la nature – Pourquoi les jeunes ne jouent plus dehors et comment y remédier en 2010]. La nature est la première fenêtre ouverte sur l’émerveillement. L’observation d’une citrouille qui prend du temps à grossir, d’une goutte d’eau qui sème le chaos dans une colonie de fourmis… La nature permet à l’enfant d’être attentif, patient, d’observer la réalité lentement et à son rythme. Elle lui enseigne à retarder la gratification. Or, il faudrait peut-être, à titre de parents, que nous réapprenions à jeter un coup d’œil par la fenêtre avant de consulter les prévisions météorologiques sur nos [téléphones intelligents]… dans ce monde où il y a plus d’écrans que de fenêtres.

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