Plaidoyer pour le droit à l’émerveillement

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir.

Publié dans Le Devoir le 28 Septembre de 2019. Par Sylvie St-Jacques.

 «L’enfant naît avec le désir d’apprendre et de connaître. C’est quelque chose d’inné en lui. Or, dans un monde de surconsommation, d’espaces tapissés par des écrans, de bruit et de rythme effréné, l’émerveillement s’endort», explique l’auteure.

En finir avec les mythes de la surstimulation à la « Bébé Einstein » et la scolarisation précoce façon « maternelle à quatre ans ». Révéler au grand jour les méfaits du divertissement comme béquille éducative et entrave à la créativité. Souligner les dangers de la surexposition aux écrans que subissent les jeunes enfants, tout en dénonçant le culte de « l’enfant-trophée ». Et en revanche, défendre le droit à l’émerveillement comme un antidote à la technocratisation de l’enfance. Statistiques et constats de recherche à l’appui, Catherine L’Ecuyer, auteure de Cultiver l’émerveillement (QA), offre un ouvrage fouillé qui prône le respect de l’enfance comme étape de découverte et d’exploration heureuse.

« Les grands-mères le disent : les enfants ne sont plus comme ils étaient. Parfois, je fais aussi l’effort de me rappeler comment les choses se passaient, quand j’étais petite. Il n’y avait pas de profs qui distribuaient des pilules aux élèves souffrant de problèmes d’attention, même si je reconnais que cela est parfois nécessaire », dit Catherine L’Ecuyer, en entrevue lors d’un passage récent à Montréal.

Forte d’un doctorat en science de l’éducation et en psychologie, et de sa propre expérience de mère de quatre jeunes enfants, cette Québécoise établie depuis vingt ans à Barcelone ne bascule pas dans le blâme ni ne propose de solutions rapides formatées pour régler ce qu’elle perçoit comme un problème social de fond. Catherine L’Ecuyer a puisé dans la philosophie, la neurologie, la pédiatrie, la psychologie de l’éducation et d’autres disciplines pour exposer et défaire des mythes, et exposer comment, comme société, nous pouvons et devons redonner aux enfants les moyens et outils pour qu’ils puissent s’épanouir.

« L’enfant naît avec le désir d’apprendre et de connaître. C’est quelque chose d’inné en lui. Or, dans un monde de surconsommation, d’espaces tapissés par des écrans, de bruit et de rythme effréné, l’émerveillement s’endort. »

Avocate de formation, Catherine L’Ecuyer ne se destinait guère à une carrière d’auteure et de conférencière passionnée par le développement. Après quelques années à faire ses armes dans une étude de droit montréalaise, elle a mis le cap sur Barcelone où elle est devenue consultante dans le monde des affaires et a commencé à s’intéresser à ce qui motive les gens à travailler et à apprendre.

« En 2005, j’ai eu mon premier enfant, et mon monde a basculé. Ayant laissé de côté le travail professionnel, j’ai commencé à observer comment mes enfants posaient des questions, ce qui les motivait à agir et nourrissait leur désir de connaître. »

Réapprendre l’enfance

Au fil de ses observations et de ses recherches, Catherine L’Ecuyer est arrivée à plusieurs constats qui défont carrément certains mythes qui font pourtant figure de vérités dans le discours populaire. « Plusieurs des façons de voir l’éducation — et pourquoi ne pas le dire, plusieurs des décisions politiques — sont basées sur de fausses croyances et des idées préconçues qui ne répondent pas à la réalité, ou aux lois naturelles de l’enfant : le mythe du “natif numérique”, de l’“enrichissement”, des “trois premières années de vie”, etc. Démonter ces fausses croyances, études en main, n’était pas l’objectif principal de l’ouvrage, mais c’était nécessaire pour répondre à la question principale : comment cultiver l’émerveillement ? »

Malgré sa facture visuelle légère et candide, Cultiver l’émerveillement, traduit en 8 langues dans 60 pays, livre donc une critique sociale profonde, tout en mettant au jour les pathologies d’un monde qui roule à toute vitesse et gave ses plus jeunes de stimulations technologiques, à défaut de bien étancher leur soif de découvertes.

 « Plusieurs des façons de voir l’éducation — et pourquoi ne pas le dire, plusieurs des décisions politiques — sont basées sur de fausses croyances et des idées préconçues qui ne répondent pas à la réalité, ou aux lois naturelles de l’enfant »— Catherine L’Ecuyer

Il y a un peu de Carl Honoré (Éloge de la lenteur), pas mal du Dr Jean-François Chicoine (qui signe la préface) et de François Cardinal (Perdus sans la nature) dans les chapitres où elle expose les errances d’une époque où la chaîne Télétoon et le jeu Grand Theft Auto font figure de gardiennes d’enfants. Un monde où, comme l’explique Catherine L’Ecuyer, plusieurs jeunes utilisent des crayons roses et une esthétique artificielle à la Disney pour dessiner les animaux de la nature.

L’auteure fait d’ailleurs un bout de chemin sur le paradoxe des hauts dirigeants de la Silicon Valley qui envoient leurs enfants dans des écoles d’élite où on n’utilise pas la technologie en classe.

« Eux savent bien que l’ensemble des études n’a pas encore fait la preuve des avantages de la technologie pour l’apprentissage des enfants. Au contraire, ils connaissent bien les risques d’une utilisation précoce de la technologie. Ils sont chanceux puisqu’ils ont les moyens de se permettre le luxe des relations interpersonnelles. Je reçois chaque semaine des courriels de parents qui sont découragés parce que l’école de leurs enfants, qu’elle soit privée ou publique, leur a “imposé” la tablette. Et eux ne peuvent pas se permettre le luxe d’une autre école. La nouvelle devise, ou monnaie d’échange, du capitalisme numérique est l’attention de nos enfants. Les écoles et les gouvernements ne devraient pas se prêter à ce jeu, parce qu’on ne joue pas avec le futur de toute une génération. »

Établissant une nette distinction entre la fascination et l’émerveillement — la première étant une attitude passive et la seconde, une attitude active d’ouverture face à la réalité —, Catherine L’Ecuyer propose ainsi de se libérer de l’incessant attrait de la nouveauté pour mieux renouer avec la beauté profonde qui existe en toute chose. Et à ceux qui craignent qu’une telle posture pédagogique isole les enfants, elle offre l’explication suivante.

« On a peur de les “enfermer dans une bulle”. Or, l’enfance a absolument besoin de cette protection pour se dérouler normalement. Et il ne faut pas confondre le contrôle obsessif de l’“hyperpaternité” avec la protection de l’innocence. Lorsqu’on laisse l’enfant tout voir, on brûle les étapes. Lorsqu’on place l’enfant devant un écran, c’est comme si on allait s’installer dans une maison au centre-ville d’un pays inconnu et qu’on ouvrait la porte principale pour que n’importe qui entre dans la chambre de nos enfants et leur offre toutes sortes d’idéologies, de croyances, de produits, de formes de violence, d’expériences sexuelles, etc. Leur laisser tout faire avant même qu’ils aient un critère propre et une volonté suffisante pour dire non, c’est trahir le sens même de la notion de “liberté”. »

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