Et si la surstimulation était coupable de la perte de la soif d’apprendre de nos enfants?

Par Catherine L’Ecuyer. Publié dans Huffpost le 21 Novembre de 2019.

La surstimulation sature les sens, donne une sensation de satiété qui anesthésie et empêche de savourer la lenteur du quotidien.

Dès ses 18 mois, mû par sa curiosité innée, l’enfant porte l’herbe à sa bouche, court spontanément vers une prise électrique qu’il explore de ses petits doigts et tire la nappe. Son désir irrésistible de connaître tout ce qui l’entoure et son sens du jeu sont à l’épreuve des remontrances de ses parents. Dès qu’il peut parler, il devient intarissable de questions, avide de connaissances… Aristote disait que tous les humains ont, par nature, “le désir de savoir”; ainsi les philosophes grecs définissaient-ils l’émerveillement.

Pourquoi, quelques années plus tard, ces enfants perdent-ils ce désir inné d’apprendre, devenant blasés au point où il faut se casser la tête pour trouver les moyens de les motiver à l’école? Et si l’excès de stimuli suffisait à tarir la soif naturelle d’apprendre de nos enfants?

Les expériences sensorielles permettent au jeune enfant non seulement de comprendre le monde, mais aussi de se comprendre lui-même par ses sensations, à partir des évènements vécus à travers ses cinq sens. Tout ce qu’il touche, sent, goûte, voit et entend – toutes ses expériences du monde réel et toutes les relations qu’il entretient avec les personnes qui l’entourent– reste gravé dans son esprit absorbant. Tout cela contribue à construire sa mémoire biographique et participe à la construction de son identité et de sa conscience de soi; ce développement débute dès l’âge de deux ans.

Or, la surstimulation (surconsommation, abondance de stimuli technologique, journées et sacs d’écoles surchargés en bas-âge, etc.) sature les sens, donne une sensation de satiété qui anesthésie désir, sensibilité et empêche de savourer la dimension esthétique, la quiétude et la lenteur du quotidien. Depuis le berceau, l’enfant se dédie au papillonnage, en quête de sens dans les méandres d’un océan d’informations décontextualisées. L’enfant grandit ainsi dans la solitude d’un monde où il y a désormais plus d’écrans que de fenêtres ou de regards; il en arrive à s’identifier à ce qui défile à toute vitesse devant lui. Il devient malgré lui aussi passif qu’un périphérique connecté à un monde plat, en deux dimensions, un monde qui ressemble drôlement aux ombres sans profondeur que regardaient passivement les personnages enchainés de la caverne décrite par Platon. En bout de compte, la surstimulation supplante le sens inné de l’étonnement de l’enfant et étouffent sa capacité de se motiver par lui-même.

Il y a plusieurs milliers d’années, Platon disait que l’éducation consiste à aider l’autre à désirer la beauté. Steve Jobs considérait quant à lui qu’il faut concevoir les téléphones intelligents de sorte que ses utilisateurs aient “envie de les lécher”. La beauté évoquée par les anciens, en référence à la quête de sens, est radicalement différente de celle à laquelle Jobs faisait allusion. D’une part, pour les Grecs, la beauté était “expression manifeste de la vérité et de la bonté”, une conception qui diffère de la beauté aujourd’hui réduite à la mode du nouveau qui fascine. Rappelons-nous, toutefois, que la nouveauté n’est pas un concept esthétique, sinon un concept essentiellement commercial, et donc condamnée à l’obsolescence, comme l’écran du dernier modèle de Smartphone de Jobs.

Quel sera le prix de cette confusion entre fascination et émerveillement, entre divertissement passif et apprentissage actif? Sur les effets néfastes des stimulus à partir des écrans, le pédiatre Dimitri Christakis écrivait dans l’une de ses nombreuses publications: “Une exposition prolongée à ces changements d’images rapides au cours de cette période cruciale du développement cérébral conditionnerait d’avance l’esprit à anticiper un flux accéléré d’information et conduirait plus tard à un manque d’attention”. En d’autres termes, l’enfant s’habitue à une réalité qui n’existe pas dans la vie réelle. Alors, lorsque l’esprit de l’enfant ou de l’adolescent revient sur le monde réel, tout lui parait extraordinairement ennuyant et énervant, puisque sa perte de sensibilité l’empêche de percevoir la beauté dans son quotidien. À défaut de pouvoir capter la beauté, l’enfant ne trouve plus d’attrait, se distrait facilement et devient abruti et complètement dépendant des stimuli artificiels. Il perd alors le désir ou l’“intérêt” d’apprendre. Cette révolte de la nature n’est là que la réaction logique de celui qui a été éloigné de la beauté, de ce que son essence réclame à cor et à cri, tout comme Yolanta, la princesse aveugle de Tchaïkovski, qui se demande: “Comment puis-je désirer ardemment ce que je ne peux percevoir qu’obscurément ?”

Devant une sensibilité endormie, le seuil de sensibilité s’élève dramatiquement, produisant un état d’oscillation entre l’apathie, l’hyperactivité et l’inattention. Dans une tentative désespérée de reconnecter avec la réalité, l’enfant cherche aveuglément et de façon compulsive de nouvelles sensations; il entre alors dans un cercle vicieux le déconnectant plus encore de la réalité lente et exigeante. Dorénavant, il ne pourra plus se mesurer à elle.

Or, la réalité est l’instrument de mesure du savoir. Et la principale condition qui permet la rencontre de l’apprenti avec la réalité dans sa totalité est l’attention soutenue, qui ne doit pas être confondue avec la fascination provoquée par les stimulus intermittents, fréquents et bruyants, bien qu’on les étiquette quelques fois à tort de “méthodes d’apprentissage actif”. Ces méthodes s’appuient sur des techniques destinées à “capter” l’attention de façon superficielle; mais, dans le meilleur des cas, ils pallieront artificiellement à l’absence d’intérêt pour apprendre. Il faut plutôt revenir au moteur principal: l’émerveillement.

L’émerveillement est lent, il savoure la réalité qu’il apprivoise pour la première fois, ou du moins comme si c’était la première -ou la dernière- fois. Chesterton a écrit: “Notre monde ne périra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillement.” Respecter l’inclination à l’émerveillement des enfants est une tentative de détromper Chesterton dans sa prophétie, afin que, dans un monde qui bourdonne de distractions, nos enfants puissent encore s’émerveiller devant la beauté irrésistible qui les entoure.

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