L’émerveillement: laisser fleurir l’enfance

Publié dans Le Soleil le 6 Octobre de 2019. Par Josianne Desloges.

En 2006, Catherine L’Ecuyer arrive dans la salle d’accouchement d’un hôpital de Barcelone avec un ordinateur sous le bras, comme si sa bedaine était une parenthèse dans sa grosse semaine de travail comme avocate consultante en entreprise. Après ce qu’elle qualifie «d’atterrissage forcé», elle a fait un virage à 90 degrés. Fini les horaires chargés, le rythme effréné et la course à la performance. Elle a choisi de s’investir dans la maternité et dans la recherche sur l’éducation.

Une question l’obsédait : pourquoi les jeunes enfants perdent-ils leur désir inné d’apprendre jusqu’au point où il faut les motiver une fois rendu à l’école? La réponse a pris la forme d’un livre, Cultiver l’émerveillement, qui a suscité l’intérêt de nombreux éducateurs et parents dans une soixantaine de pays. Dans la langue de Cervantès, la Québécoise y cite des pédagogues, mais aussi des philosophes et des poètes. De passage chez nous pour le lancement de la traduction québécoise de son livre, la docteure en science de l’éducation et psychologie nous explique sa pensée en quelques points.

Q Dans la préface de votre livre, vous évoquer l’importance qu’a eu le livre Le bébé et l’eau du bain, du Dr Jean-François Chicoine et de Nathalie Collard, sur votre «crise de la maternité». Quel élément a-t-il été le plus marquant pour vous?

R Personnellement, j’y ai trouvé un sens à ma maternité. Le système éducatif ne nous prépare pas à être parents, malheureusement. On n’a pas d’idée de l’importance de ce rôle pour changer le monde, «une personne à la fois». La personne qui accompagne un enfant a donc un rôle clé. La sensibilité du parent — cette capacité de syntoniser les besoins physiologiques et affectifs de base de l’enfant — est reconnue en psychologie comme étant le premier indicateur de son bon développement. Un enfant dont les besoins de base ont été comblés durant les premières années de sa vie sera émotionnellement plus équilibré, plus sûr de lui, et mieux disposé à apprendre.

Q Qu’est-ce que l’émerveillement?

R Aristote disait que «tous les humains ont, par nature, le désir de savoir». Des milliers d’années plus tard, nous nous inquiétons parce que nos enfants ne sont pas «motivés». Nous cherchons souvent les réponses à l’absence de motivation dans des solutions à la remorque de causes externes (châtiments, récompenses, stimuli technologiques, etc.) alors que la motivation vraie et durable est interne.

Q Si vous ne deviez en choisir qu’un, quel serait selon vous le pire ennemi de la soif d’apprendre innée des enfants?

R Le moyen le plus direct et le plus efficace d’étouffer l’émerveillement chez un enfant, c’est de lui donner tout ce qu’il veut avant même qu’il ait eu le temps de le désirer. La surconsommation fait en sorte que les enfants, non seulement tiennent tout pour acquis et pensent que tout leur est dû, mais ils pensent que les gens doivent se comporter à leur guise. Or, l’enfant, cynique et blasé, qui trouve que tout est «plate» est peu enclin à s’intéresser à ce qui l’entoure.

Q Quelles activités quotidiennes permettent le mieux de cultiver l’émerveillement à la maison?

R Au lieu d’être à l’affût d’activités, il faudrait plutôt les laisser s’ennuyer. On doit perdre la peur de voir nos enfants s’ennuyer. Tolstoï disait que l’ennui est le désir de désirer. Or, l’émerveillement est le désir de savoir. L’ennui est donc le préambule par excellence de l’émerveillement. On doit cesser de penser aux parents en termes de fournisseurs d’expériences nouvelles et sensationnelles. Les parents ne sont pas des «G.O.» qui doivent passer leur temps à divertir la progéniture pour lui «fournir» une enfance merveilleuse et magique. L’enfance est déjà, par elle-même, merveilleuse et magique.

Q Y a-t-il une initiative pédagogique (par un enseignant ou un intervenant scolaire) qui vous semble répondre particulièrement bien à votre plaidoyer pour l’émerveillement?

R Tout ce qui se nourrit de la vision montessorienne [développée par Maria Montessori, qui a fondé les écoles du même nom] est un plaidoyer en faveur de l’émerveillement. Par contre, mon livre ne se réduit pas à une méthode concrète, il présente une philosophie de vie, je dirais même un modèle de société.

Q Vous évoquez souvent les dangers de la surstimulation et des médias numériques sur la capacité d’émerveillement, la concentration et l’attitude des enfants. Est-ce un mal à circonscrire ou y a-t-il des retombées positives possibles aux formes de divertissement d’aujourd’hui?

R La technologie est positive, pour une personne qui a la maturité psychologique pour en faire bon usage. Les stimuli technologiques en bas âge peuvent supplanter leur sens inné de l’étonnement, étouffer la capacité de l’enfant à se motiver par lui-même. Offrir un substitut à l’élan de l’enfant, c’est annuler sa volonté. Ultimement, ces enfants développeront une dépendance aux stimuli externes, devenant autrement incapables de ressentir quoi que ce soit, leur avide désir d’apprendre étant alors réprimé. Dans certains cas, leur dépendance à la surstimulation peut les pousser dans une quête de sensations toujours plus fortes, auxquelles ils deviendront également accoutumés. C’est ce qui les conduira finalement à un état d’apathie soutenue, à un manque d’enthousiasme, à l’inattention, à l’ennui. C’est ce que je décris dans mon livre comme «le cercle vicieux de la surstimulation».

Q Comment pourrait-on réveiller la soif d’apprendre d’un adolescent dont l’émerveillement s’est éteint? Y a-t-il un point de non-retour?

R En neuroscience, on dit qu’il n’y a pas de période critique, ou de fenêtre au-delà de laquelle un certain apprentissage est impossible. Donc, il n’est jamais trop tard pour récupérer l’émerveillement perdu. Par contre, il faut que le jeune veuille le récupérer lui-même, puisqu’il s’agit d’un désir interne, non pas de quelque chose qui s’inculque depuis l’extérieur. Je traite de la question de l’adolescence dans mon deuxième livre au sujet des écrans, qui sera publié en 2020.

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